
ROLE DE L'HYDROGENE DANS L'EMERGENCE
DES ENERGIES RENOUVELABLES
D. ZEJLI, R. BENCHRIFA et A. BENNOUNA
(Centre National de
Coordination et de Planification de la Recherche Scientifique et Technique)
Tout être vivant, même le plus petit des
micro-organismes doivent en permanence pour se maintenir en vie, transformer de
l’énergie. Cette énergie constitue en plus, à l’échelle humaine, le moteur
principal de tout développement économique ou presque.
Or, si l’énergie des
combustibles fossiles qui n’a jamais été aussi abondamment consommée, éveille
de plus en plus d’échos, c’est parce qu’elle cristallise de multiples
inquiétudes objectivement fondées tant sur les risques qu’elle fait courir à l’environnement
que sur la menace d’épuisement de ses réserves exploitables, dans un avenir qui
ne tardera pas à voir le jour.
Par ailleurs, si
l’option électronucléaire asuscité après son lancement de grands espoirs, la réalité
s’est révélée beaucoup moins rose. En effet, l’expérience des dernières
décennies a montré qu’elle ne remplit aucune des promesses qui la rendaient au
début tellement séduisante. Elle n’est ni illimitée, ni propre, ni gratuite. De
plus, si l’industrie nucléaire s’est avérée capable de réduire dans l’atmosphère
l’accumulation du CO2et d'autres gaz à effet de serre, et d’atténuer les
problèmes transfrontières imputables à l’utilisation des combustibles fossiles,
elle n’a pu surmonter son principal handicap, le «risque majeur» dont la
probabilité et les dimensions ne sont pas calculables. En effet, lorsque
l’accident de Tchernobyl par exemple a été vécu en réel, il a dépassé toutes
les prévisions des scénarios généralement rassurants. L’autre face du risque
nucléaire est le problème de déclassement des centrales sans parler de
l’impossible gestion des déchets radio-actifs.Il y a plus de 60 ans, le
plutonium était quasiment absent de notre Terre. Aujourd’hui, à la suite de la multiplication
des réacteurs, il y en a des milliers de tonnes, or,10 kilos de ce métal, suffisent
à faire une bombe atomique.
L'écrivain français
Fontenelle n'a t-il pas dit il y après de trois siècles, que «Notre folie à
nous autres est de croire... que toute la nature sans exception, est destinée à
nos usages. »
L’homme est-il en danger de progrès?
Tout au long de son
histoire, l’homme n’a pas cessé de redresser le cours naturel des choses à son
profit grâce au progrès scientifique en entraînant en un mouvement parallèle, des
effets bienfaisants et des effets pervers.
Déjà, après la première
guerre mondiale où les sciences avaient pour la première fois montrées
l'étendue de leur puissance destructive, un Freud très pessimiste et auteur de
"Malaise dans la civilisation "a dénoncé l'"instinct de
mort" à l’œuvre dans ce que nous appelons "progrès".
Ce n’est pas le
progrès, fruit de plusieurs siècles de recherche scientifique et technique qui
est en cause, mais son usage irresponsable. Les hommes, note le philosophe
allemand Hans Jonas dans son ouvrage «Le principe responsabilité», sont en
train de se livrer à un jeu dangereux.
L’homme est peut être
sur le point de franchir le seuil à partir duquel, le système énergétique
actuel, menace de porter une atteinte irrémédiable à la nature, et risque donc
de compromettre sérieusement la survie des générations futures.
Il paraît clair de ce
fait que le système énergétique actuel ne pourra pas survivre indéfiniment. Le
progrès qui nous a fait commettre l’imprudence d’agir comme une puissance
géologique planétaire pour reprendre les termes de l’écologiste russeVladimir
Vernadsky, peut nous permettre demain de faire obstacle aux périls qui peuvent
en découler.
C’est donc bien une
révolution énergétique qui est l’avenir obligé pour toutes les sociétés à la fois
développées et celles qui le sont moins, mais pas n’importe quelle révolution
énergétique. Cette dernière doit s’inscrire dans le cadre d’une nouvelle
alliance de l’homme et de son environnement.
Energies
renouvelables : pour que le progrès serve mieux l'avenir de l'humanité !
La révolution
énergétique dont il est question doit se baser impérativement sur le changement
de notre vision de la conception des systèmes énergétiques qui se sont imposés
depuis les débuts de la révolution industrielle en orientant ces derniers vers
l’utilisation des énergies renouvelables.
Les germes de ce
bouleversement commencent déjà à se faire ressentir dans les pays hautement
industrialisés qui accordent une importance stratégique tant à la recherche
scientifique et technique qu'à la vision à long terme.
De toutes les énergies
disponibles à l’échelle de notre planète, seules l’énergie solaire et les
formes d’énergies qui en dérivent peuvent satisfaire les exigences de
l’humanité pendant encore des millénaires. Tôt ou tard, nous devrons leur
recourir, mais le plus tôt serait le mieux.
En effet, face au
progrès rapide des techniques d’exploitation de ces énergies et plus
particulièrement de l'énergie solaire, on assiste actuellement à une diminution
constante du côté du kilowatt solaire pendant que celui du kilowatt thermique
classique ne fait que croître.
Cependant, plusieurs
facteurs ont entravé jusqu’à présent le développement de ces sources d’énergies
: ce sont àla fois leur caractère intermittent, leur utilisation directe
trèslimitée et l'absence actuelle de moyens permettant le stockage deleurs
vecteurs énergétiques.
L'électricité qui est
considérée comme étant le principal vecteur de ces sources d'énergie, connaît depuis
quelque temps un essor considérable. Le secret réside dans les avantages
spécifiques que procure son utilisation, aux consommateurs. Parmi ces
avantages, on citera principalement :
* La propreté et
la protection de l'environnement ;
* La souplesse ou la modularité des applications ;
* La facilité d'entretien des matériels ;
* Et surtout son transport facile et instantané étant donné que ce
dernier ne nécessite pas de déplacement physique de la matière.
L'équilibre entre
l'offre et la demande d'électricité peut ainsi être assuré dans l'espace, entre
des sites fortement éloignés (voir tableau 1) ; par contre, il ne peut l'être
actuellement dans le temps par manque de moyens de stockage de cette forme
d'énergie.
Tableau 1 : Transport d'électricité à grande distance.
|
Site de production |
Pays |
Longueur du
réseau en Km |
Tension (kV) |
Procédé de production |
|
Courant continue |
|
Inga Shaba |
Zaïre |
1780 |
500 |
Hydraulique |
|
Pacifique Intertie
Upgrada |
U S A |
1362 |
500 |
HydroThermique |
|
Caroba Bassa - Apollo |
Mozan-RSA |
1414 |
533 |
Hydraulique |
|
Rihand-Delhi |
Inde |
915 |
560 |
Thermique |
|
Itaipu |
Brésil |
783 |
600 |
Hydraulique |
|
Courant alternatif |
|
James Bay-Curchill Falls |
Canada |
8000 |
735 |
Hydraulique |
|
A E P |
U S A |
2000 |
765 |
Thermique |
|
Russie |
Russie |
3500 |
750 |
Hydraulique |
|
Escom |
RSA |
2200 |
800 |
Thermique |
|
Siberia-Ural |
Russie |
2300 |
1200 |
Hydraulique |
Toutefois,
l’exploitation intensive des sources d’énergies renouvelables à l’échelle
planétaire ne peut être envisageable que si l’humanité parvient un jour à
produire de façon économique à l’aide de ces sources, un combustible bénin pour
l’environnement, facile à utiliser, susceptible d'être transporté et surtout
d'être stocké.
Rôle de l’Hydrogène
dans l’émergence des énergies renouvelables.
Nous avons toutes les
raisons de croire que l’hydrogène est le principal, sinon le seul produit, qui
peut répondre aux critères de choix du meilleur combustible et donc, qui est
appelé à rendre le vaste gisement solaire et éolien beaucoup plus accessible.
Abondance de la matière
première (voir tableau 2), propreté et recyclage naturel sont les propriétés
qui feront que ce gaz sera amené à jouer un rôle de premier plan durant les décennies
prochaines. D'autres qualités (économie et fiabilité)finiront par l'imposer
plus massivement grâce au progrès rapide des technologies auquel nous
assistons.
Tableau2 : Abondance comparée de l'hydrogène à certains éléments
(en pourcentage d'atomes).
|
Univers |
Eau de mer |
Corps humain |
|
H |
90 |
H |
66 |
H |
63 |
|
He |
9 |
O |
33 |
O |
25,5 |
|
O |
0,1 |
Cl |
0,33 |
C |
9,5 |
|
C |
0,06 |
Na |
0,27 |
N |
1,4 |
Ce vecteur d’énergie (l'hydrogène) est le seul
qui peut être produit au moyen de l'eau et d’une large variété de sources d’énergies
renouvelables (en utilisant différentes techniques: thermochimie, photochimie
ou l'électrolyse), puis utilisé avec des dommages négligeables pour
l’environnement suivantun cyclequi peut se répéter indéfiniment, comme l’illustre
bien la figure 1.

Figure 1 : Cycle d'hydrogène.
Par ailleurs,
l’hydrogène est doté d'excellentes propriétés physico-chimiques (voir tableau
3) et thermiques(voir tableau 4) lui conférant la qualité de combustible
universel. D’autres propriétés spécifiques à l’hydrogène sont à l’origine du
développement de nouvelles techniques de production de chaleur(combustion
catalytique) et d’électricité (piles à combustible).
Installation de
production de l'hydrogène par électrolyse en Egypte. L'électricité utilisée est
d'origine hydraulique (énergie renouvelable)
Tableau 3 : Quelques propriétés physico-chimiques de l'hydrogène.
|
|
Hydrogène |
Gaz naturel |
Essence |
|
Diffusion dans l'air (cm2/s) |
0,61 |
0,16 |
0,05 |
|
Température d'auto inflammation (¡C) |
585 |
540 |
228 - 501 |
|
Température de la flamme en prÉsence d'air (¡C) |
2045 |
1875 |
2200 |
|
Energie minimale d'allumage (mJ) |
0,02 |
0,29 |
0,24 |
|
Vitesse de propagation de la flamme dans l'air (cm/s) |
265 |
40 |
40 |
|
Les limites d'inflammation dans l'air (Vol %) |
4 - 75 |
5,3 - 15 |
1 - 7,6 |
|
Les limites de dÉtonation (Vol %) |
18,3 - 59 |
6,3 -
13,5 |
1,1 - 3,3 |
|
Vitesse de propagation de l'explosion (km/s) |
1,48 - 2,15 |
1,39 -
1,64 |
1,4 - 1,7 |
|
Energie de l'explosion (g TNT/m3) |
2,02 |
7,03 |
44,22 |
Tableau 4 : Densité énergétique de l'hydrogène
comparée à celles d'autres combustibles.
|
Densité (D.) |
D. volumique
d’énergie(MJ/l) |
D. massique
d’énergie(MJ/kg) |
D.
massique (kg/m3) |
|
Hydrogène gaz(16 MPa) |
1,76 |
120,2 |
14,7 |
|
Hydrogène liquide(-253¡C) |
8,4 |
120,2 |
71 |
|
Méthane gaz (16 MPa) |
5,51 |
50,0 |
111 |
|
Méthane liquide(-161¡C) |
21,5 |
39,1 |
550 |
|
Essence |
32,3 |
43,0 |
720 |
Réservoir d'hydrogène
liquide pour des applications de transport (BMW) L'hydrogène entre depuis
longtemps en tant que matière première dans la synthèse de plusieurs produits
allant des engrais aux matières plastiques. Les principales utilisations
industrielles de l'hydrogène se retrouvent dans les secteurs de la pétrochimie,
de la synthèse de l'ammoniac et de la métallurgie. En tant que vecteur
d'énergie, il est le carburant principal des fusées.
Afin d'élargir la gamme
d'utilisation énergétique de l'hydrogène, plusieurs études sont actuellement en
cours. Dans le secteur automobile, les firmes Mercedes et BMW en Allemagne
travaillent depuis des années sur la mise au point de modèles de voitures
pouvant utiliser l'hydrogène comme carburant. Au Japon, les firmes Toyota,
Nissan et Suzuki suivent la même voie. Dans le domaine aéronautique, les
américains ont déjà testé à la fin des années 50 l'hydrogène liquide dans le
vol horizontal des B57 Canberra, les résultats qui étaient encourageant sont prouvés
l'efficacité de l'hydrogène liquide dans de telles applications. Depuis 1973,
des efforts considérables ont été déployés dans ce domaine, ce qui a permis de
réaliser en 1988 le premier vol complet (décollage, vol horizontal et
atterrissage) par Tupolew enex-URSS.
Suivant le besoin
en énergie, l'hydrogène peut, soit fournir la chaleur par combustion vive ou
catalytique, soit, produire de l'électricité directement par les piles à
combustible. Le principe de fonctionnement de ces dernières repose sur la conversion
directe de l'énergie chimique en énergie électrique. Leur rendement énergétique
est d'environ 60% et peut atteindre85% en cogénération.
La combustion vive de
l'hydrogène dans l'air produit essentiellement de l'eau avec notamment des
teneurs en oxydes d'azote pouvant être qualifiées de négligeables, pourvu que
la température de combustion soit contrôlée. La combustion catalytique peut
éliminer totalement le rejet de ces oxydes.
Production
décentralisée d'électricité et de chaleur (Cogéneration) au moyen de piles à
combustible et de l'hydrogène (puissance: 200 kWe + 150 kWth).
De plus, l'adoption
future de l'hydrogène en tant que vecteur énergétique, peut bénéficier du savoir-faire
déjà acquis dans le transport, le stockage et la distribution du gaz naturel
gazeux ou liquide. Il convient de signaler à ce sujet, que des méthaniers de
plus en plus volumineux sillonnent mers et océans et les rares incidents que
l'on a eu à déploreront eu des effets moins dramatiques que dans le cas des
accidents des pétroliers.
Conclusion
L'avènement de l'électricité solaire combiné au progrès rapide de la
technologie de l'hydrogène offre une chance à l'humanité de voir un jour éteint
la crise de l'énergie et de l'environnement qui secoue la planète entière.
Le recours à
l’hydrogène n’implique pas nécessairement une mutation brutale. La substitution
pourrait se faire progressivement. Si certaines applications paraissent
lointaines, d’autres pourront se réaliser à partir de la décennie prochaine.
Avec à la fois, des
gisements solaires et éoliens importants, des vastes étendues de surface à
proximité d'une longue côte maritime et enfin un potentiel scientifique et
technologique à la hauteur des ambitions de notre pays, le Maroc dispose de
tous les atouts nécessaires pour développer et tirer profit de cette nouvelle
technologie.
Outre son caractère
respectueux de l'environnement, et comme il ressort de l'ouvrage "Vers un
Maroc exportateur d'énergie" du Professeur Bennouna, co-auteur de cet
article, la production de l'hydrogène offrirait à notre pays d'énormes
possibilités de création de débouchés et donc d'emplois, tout en lui permettant
d'éliminer sa forte dépendance énergétique, cause principale du déficit de sa
balance commerciale.
Pour en savoir plus :
R. BENCHRIFA ; D. ZEJLI et A. BENNOUNA. L'hydrogène, énergie de l'avenir.
5èmes journées du Groupe d'Etudes et de Recherches sur les Energies
Renouvelables. Faculté des Sciences, Rabat 5 - 6 Décembre1991.
A. BENNOUNA. Vers un
Maroc exportateur d'énergie.
Maison d'Editions Maghrébines. En presse (Mai 1994).
J.P. DELEAGE et D. HEMERY. Promouvoir une révolution énergétique pour
assurer un avenir équitable.
Le Monde Diplomatique, mars 1991, pp : 26-27.
P. H€USSINGER ; R. LOHM†LLER and A.M. WATSON. Hydrogen.
In:Ullmann's Encyclopedia of industrial chemistry, Vol A13.
VCH Verlagsgesellschaft (Germany), 1989, pp : 297-442.
H. JONAS. Le principe responsabilité.
Une éthique pour la civilisation technologique.
Editions du cerf, 1990.
J. M. OGDEN and J.
NITSCH. Solar Hydrogen. In Renewable Energy (Sources for Fuels and
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Island Press,1993, pp : 925-1009.
R. PASSET. Que
l'économie serve la biosphère.
Le Monde Diplomatique, août 1989, pp : 4-5.
S. RAMPHAL. Our country, the planet.
Island Press, Washington, D.C., 1992.
H. REEVES. L'heure de
s'enivrer. L'univers a-t-il un sens ?
Editions du Seuil, 1986.
I. STENGERS. Les
chercheurs sur le divan.
Sciences et Avenir, Décembre 1992, pp : 57-61.
C. J. WINTER ; R. L. SIZMANN and L. L. VANT-HULL. Solar Power Plants.
Springer-Verlag Berlin, Heidelberg , 1991.